Mines et Salines de Lorraine

Le sel du passé au présent.

Techniques employées au fil du temps pour sa production

Par évaporation solaire de l'eau de mer, par dissolution et foyers chauffants (sel ignigène) par lixiviation (sel ignifère) par extraction minière du sel gemme.

 

*** Depuis la préhistoire*** l’utilisation du sel se confond avec celle des grandes civilisations autour de la méditerranée. Les salivades déposées  le long des lagunes lors de fortes marées ou de tempêtes ont probablement été exploitées par les hommes préhistoriques.Ceux-ci découvrant l'agriculture se sédentarisent, consomment plus de céréales, le sel indispensable pour leurs organismes ainsi que pour la conservation de la viande et du poisson devient l'objet d'échange entre les peuples qui en étaient dépourvus.
En particulier les peuples loin de la mer utilisant les rares sources salées, ne suffisaient pas pour leur besoin.
A cette époque, la manière la plus simple utilisée par l’homme à l’intérieur des terres pour récupérer ce sel est d’assécher les sources salines par le feu.

Abattage au pic et massue
Au bord des mers, les peuples l'extrayaient des végétaux halophiles  (varech, salicorne) en faisant brûler leurs feuillages qui contiennent les sels minéraux ou par cristallisation directe de l’eau de mer en la  jetant sur le feu.

Par extraction, la plus ancienne mine de sel gemme exploitée dans le monde date de 3500 ans av JC. Des archéologues du CNRS ont  apporté la preuve que les gisements de sel de Duzdagi situés en Azerbaïdjan, étaient exploités comme en témoignent les centaines de pics et massues découverts près d’anciennes  entrées de galeries effondrées.

On l’exploite aussi par carrières à ciel ouvert à Cardona, en Espagne depuis 4200 avant notre ère, Cet étonnant gisement appelé montagne de sel est situé sur un diapir et affleure au fur et à mesure qu’on extrait la roche saline de surface.

*** A la protohistoire***, le sel devient l’objet de commerce  sur de plus en plus longues 

distances. A l’âge du fer, la vallée de la Seille abrite le plus grand complexe d’Europe d’exploitation par briquetage, Implantée en Lorraine actuelle, l’ancienne mer germanique peu profonde asséchée depuis  220 millions d’années  laisse à cet endroit un immense gisement de sel gemme datant du Trias

Ce sont des résurgences formant des mares salées le long de la rivière Seille que le site archéologique de Marsal au lieu-dit «la Digue» met en évidence cette technique ou l’on a retrouvé des fragments de godets,  des  poteries et des vestiges  de fours de moins  850 ans av JC.
C'est la dissolution par les eaux de surface du toit du gisement de sel souterrain non connu à l’époque, puis leur percolation qui explique la salinité des mares salées et de certaines sources à Marsal.

Fouille briquetage de la Seille

En moins 700,  les bouilleurs de sel gaulois exploitent la technique industrielle dite du briquetage. Ils récupèrent l’eau salée dans des bassins carrés à fond d’argile pour la concentrer et la font ensuite évaporer sur des fours en argile à 2 foyers parallèles reliés à une extrémité par une cheminée,  pour obtenir la cristallisation de pains  de sel.

Vers  moins 1300 av J C, l’extraction du sel gemme solide est connu à Hallstatt en Autriche. Son exploitation remonte de  l’âge de bronze et  utilise la technique des puits verticaux décalés entre eux par des chambres creusées dans la roche saline. Plus tard à l’âge de fer, les mineurs remontent le minerai par galeries obliques pour plus de facilité. 

Le mineur de sel en habit de cuir, sa hotte, son faisceau de brandons pour s’éclairer et son têtu à la main 

On a trouvé de nombreux objets de l'âge du bronze  en parfait état grâce au sel qui a permis aussi  la conservation de vêtements, de hottes  en cuir et d’outils utilisés pour extraire les blocs salés. Avec un développement à grande échelle, une riche société s’est organisée autour de l’extraction de cette mine de sel, on parle de civilisation de Hallstatt suite aux richesses retrouvées dans les sépultures. 


Puits de mines de sel à Hallstatt

*** Sous la domination romaine***, Les Romains  modernisent la fabrication du sel à partir de l’eau de mer, la technique du briquetage est progressivement abandonnée au profit de la mise en œuvre et du développement des premières saulneries marines au port d’ Ostie qui permettait  de ravitailler Rome à 20km par le Tibre en diverses denrées alimentaires, et notamment le sel dont la demande rendue de plus en plus importante par les romains friands de salaisons de viande et de conserves saumurées.

Les romains vont développer le commerce du sel de façon significative par viae salariae jusqu’aux frontières de l’Empire,  le transport et la distribution par des marchands de sel devient un monopole pour Rome, le consul Marcus Livius surnommé le Salinator crée un impôt en 200av JC, qui transforme le sel en instrument politique et  fiscal important . 
La ration de sel attribuée comme salaire aux légionnaires pour conserver leur nourriture devient une force pour l’empire romain lors des traversées maritimes des nombreuses légions à la conquête du monde.

La technique ignigène  pour la cristallisation du sel est maintenue sur certains sites comme en témoignent un four à sole en terre cuite et un réservoir à saumure de très grande taille qui ont été retrouvés à Conchil-le Temple (Pas-de-Calais) datant de - 20 de notre ère et qui pouvait produire une tonne de sel à chaque cuite.

*** Dans l’antiquité*** après la chute de l’empire romain vers 400, les religieux vont prendre en main l’exploitation et la distribution du sel car l'argent devait rentrer dans les églises et les monastères.  C’est dans l’enceinte des abbayes que s’établiront les premiers greniers à sel. Le commerce  à cette époque est florissant, de très nombreux marais salants sont créés pour satisfaire la demande croissante. Venise est sans doute la ville d’Europe qui s’est le plus enrichie grâce au commerce du sel de sa lagune.

Lixiviation du sel sur l'Atlantique
Sur la façade du littoral atlantique une technique dite lixiviation du sel de sable fait son apparition consistant à creuser les plages pour en récupérer  la saumure qui après lessivage, filtration et évaporation donne des pains de sel cristallisé.
Ce processus d'extraction des sels était également utilisé à partir du lessivage des cendres de plantes halophiles en filtrant ensuite la liqueur obtenue. 

A l’intérieur des terres, on construit de nouvelles salines comme dans le Jura et le Saulnois lorrain autour des sources d’eaux fortes que l’on canalisent dans des puits fermés en bois. L’invention de patenôtres entraînés par manège à chevaux ou par la force de l'eau servira à relever cette eau salée appelée muire  pour la concentrer dans des baissoirs en chêne, la formation du sel s’effectuant dans de grands chaudrons en cuivre chauffés au bois.

Pater-Noster du relevage de la muire à Rozières
De nouvelles mines de sel  sont foncés à partir de l’an mille tel que Wieliczka en Pologne une mine à puits étagés sur 9 niveaux débouchant sur  700 km de galeries creusées au fil du temps. Cette mine de sel (Magnum sal) deviendra la plus grande exploitation minière d’Europe au XVIe siècle.
Les mineurs  ne se sont pas contentés d’extraire le sel sec, ils ont sculpté un univers souterrain que l’on peut découvrir de nos jours, ces œuvres artistiques étant réputées au-delà des frontières du Pays.

Mine de sel Wieliczka en Pologne
Au Moyen Âge, il existe une multitude de sites de production de sel marin en Camargue et à l’embouchure du Rhône qui jouent un rôle essentiel dans la commercialisation du sel du sud vers le nord. À proximité d’Aigues-Mortes, les salines de Peccaïs détiennent la suprématie sur le sel produit dans la région.
Dans la région de Guérande sur le littoral atlantique la méthode des fours à grille gaulois est peu à peu supplantée par des marais salants qui semblent  devenus la règle en matière de production marine.
A cette époque est instituée la gabelle terme général  s’appliquant à un impôt englobant toutes les marchandises industrielles ou agricoles transportées pour le commerce de (sel, vin, tabac, tissu, blé, bois, etc…) cet impôt n’est donc pas encore exclusif au sel.

*** A l’époque de la Renaissance***, l’approvisionnement en combustible pour alimenter les fours  de cuisson commence à poser problème pour l’exploitation des salines. Pour optimiser leur fonctionnement, les saliniers inventent des moyens d’économiser le bois pour le chauffage. Les poêles à sel furent posées sur des murets de briques constituant des foyers à carneaux permettant de recycler les déperditions calorifiques, on construisit également de longs bâtiments dit de graduation, élevés de fagots pour concentrer la saumure par ruissellement  au vent. 

Formation  du sel sur carneaux
A la fin du XVIIIème siècle on décide d’implanter une saline au cœur d’une forêt à Arc-et-Senans et d’y acheminer les eaux fortes par saumoduc creusé dans des troncs d’arbres, véritable palais royal à utilisation industrielle, l’architecte Claude Nicolas Ledoux ne verra jamais la finalité de sa cité idéale.
L’exploitation du sel fait l'objet d'un monopole royal.  Il est entreposé dans des greniers à sel, où la population l'achète taxé en  petite quantité. La gabelle va devenir un impôt exclusif sur les ventes de sel, denrée imposable idéale puisque consommée par tout le monde. Elle sera la plus contrôlée de l’Ancien Régime par les gabelous à la solde des Fermiers Généraux.
Le prix du sel gabelé est devenu si élevé que les provinces refusent cette taxe, des révoltes éclatent, la fraude devient une véritable économie parallèle. Les faux-sauniers se développent  et redoublent  de ruses pour transporter et stocker le sel avec le soutien d’une grande partie de la population. 

A cette époque moderne  les scientifiques  s’intéressent au sel, il devient un produit décisif pour l’histoire de la chimie et en particulier pour l’amalgame du minerai d’argent, jusqu’à provoquer une pénurie de sel alimentaire au Mexique.
Selon les connaissances et écrits de Bernard Palissy  sur les marais salants de Saintonge, cet éminent chimiste affirme que les sels soutiennent la charpente des êtres vivants et sont essentiels à la vie humaine.

*** Au début de la période contemporaine***, l’origine des eaux salées en Lorraine n’est pas encore fixée, mais après la découverte de l’énorme gisement de Wieliczka, on soupçonnait d’autres  masses de sel solide aussi vastes dans la terre. 
En 1819, on fore un sondage près de Vic sur Seille en Lorraine pour rechercher un gisement de houille et l’on va découvrir le sel gemme  à 65 m de profondeur. Cette mine vite inondée, c’est à la saline de Dieuze en 1826 que l’on va foncer 2 puits à 130 m pour son exploitation, elle subira le même sort entraînant sa fermeture en 1864. 

Le Saulnois cédé à l’Allemagne après le traité de Francfort, c’est vers les vallées Meurthe et Sânon que l’on va perfectionner l’extraction minière du sel pour la France.
Coupe mine de sel à chambres et piliers 
Depuis le 7 juillet 1845 un décret accorde l’exploitation d’un puits à sel à Varangéville, la technique retenue est le percement de galeries horizontales à chambres et piliers abandonnés correspondant à environ 50% de défruitement. C’est cette technique minière utilisée dans le monde entier qui existe toujours à Varangéville dernière mine exploitée en France.

Grâce au nouveau combustible de houille, la méthode industrielle thermique va se renforcer vers 1750 pour la cuite de l’eau forte dans les poêles, dont le nombre servira d’unité de grandeur pour l’importance d’une saline. 

Les poêles abandonnées dans les années 1950, une nouvelle technique d’ évapo-cristalliseurs en vases clos font faire leur apparition pour la fabrication du sel raffiné.

Évapo-cristalliseur à sel
Avec le développement de l’industrie chimique, les marais salants vont prendre un essor industriel  grâce à  la mécanisation vapeur puis l’électricité pour la circulation de l’eau de mer dans les partènements et tables salantes.

Après l’abolition de la gabelle en 1790, Napoléon rétabli une nouvelle taxe sur le sel  qui ne sera aboli qu’en 1946.
Vers 1930, une technique dite sel de flamme est mise au point par fusion du sel gemme pour la séparation des impuretés, le sel pur obtenu très dur servira à la biscuiterie mais sera vite abandonné pour son coût énergétique élevé. 
Depuis 1950, l’exploitation du sel est entièrement mécanisée, aucune des 3 principales techniques marines, minières ou industrielles par dissolution n’a réussi  à s’imposer sur une autre, en fait cette situation s’explique par la diversité des sels spécifiques à la demande des utilisateurs actuels et au coût du transport de ce matériau à faible valeur marchande aujourd’hui. 

Avec les nouveaux marchés du déneigement et de l’adoucissement de l’eau dans les années 1960, les débouchés pour l’industrie du sel sont limités. Peut-être deviendra t’il  la source d’énergie du futur avec son pouvoir osmotique, lui redonnant ses vrais valeurs d’or blanc au même titre que l’or noir.